En 1675, quand éclate la première révolte des Bonnets rouges

UnknownAllégorie de la révolte du papier timbré,1676. Cette critique du despotisme royal fut commandée au peintre Jean-Bernard Chalette par Mgr Jean de la Monneraye, archidiacre de Rennes. Photo dans le domaine public Wikimedia common.

Au XVIIe siècle, la Bretagne s’embrase pour dénoncer l’instauration de nouvelles taxes destinées à financer la coûteuse guerre que mène Louis XIV contre la… Hollande.

Les paysans, se sentant délaissés par le pouvoir central, n’y vont pas de main morte.

Ce n’est pas la première fois que la révolte des Bonnets rouges, qui ensanglanta la Bretagne durant l’été 1675, a été utilisée comme référence historique. Dans les années 1970, les autonomistes bretons avaient fait des Bonnets rouges le symbole de l’émancipation du «peuple breton» contre l’arbitraire parisien. À l’occasion du tricentenaire de la révolte, une pièce de théâtre, Le Printemps des Bonnets rouges, connut même un succès éphémère sur ce thème, les Bretons tentant de se libérer du joug de Louis XIV.

Pourtant à l’origine, la révolte des Bonnets rouges n’était qu’une simple fronde antifiscale, liée à l’instauration de nouvelles taxes pour financer la coûteuse guerre de Hollande (cocasse correspondance homonymique avec l’époque actuelle!). En 1672, lorsqu’il déclara la guerre aux Provinces-Unies, le Roi-Soleil rêvait d’une guerre «éclair». Il pensait pouvoir écraser rapidement ces protestants hollandais qui faisaient une concurrence féroce et parfois déloyale aux marchands français. Louis XIV ne mesura pas le degré de détermination des Provinces-Unies, ni leur capacité à fédérer le reste de l’Europe contre les ambitions du Grand Roi.

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 Photo dans le domaine public Wikimedia common.

Taxe sur le papier timbré.

Pour financer cette guerre qui s’éternisait, il fallut bien trouver quelques nouvelles rentrées d’argent

La guerre éclata sur plusieurs fronts. Au nord, après une rupture des pourparlers de paix due aux exigences françaises, les Hollandais décidèrent d’ouvrir leurs écluses pour laisser l’eau de mer envahir les polders, prenant ainsi au piège les armées de Sa Majesté. Le conflit se généralisa à toute l’Europe. C’est à l’occasion de cette guerre de Hollande que Turenne décida, en 1674, de procéder au premier «ravage du Palatinat», une razzia brutale, généralement moins connue que le second «sac de Palatinat», ordonné par Louvois en 1689.

Pour financer cette guerre qui s’éternisait, il fallut bien trouver quelques nouvelles rentrées d’argent. En 1674, les bureaux de Versailles proposèrent de créer notamment une «taxe sur le papier timbré», ordonnant ainsi que tous les actes judiciaires et notariaux soient rédigés sur un papier timbré aux fleurs de lys. On créa aussi une ferme des tabacs et on augmenta certains impôts, comme celui pesant sur les fiefs possédés par des roturiers (droit de franc-fief).

Dans quelques régions de l’ouest de la France, ces réformes provoquèrent, au début de l’année 1675, de vifs mouvements de protestation, comme à Bordeaux. On parla alors de «révolte du papier timbré». Mais les événements prirent en Bretagne un tour plus violent qu’ailleurs. La province jouissait pourtant de privilèges fiscaux particuliers. Du fait de son rattachement tardif à la France, sous le règne de François Ier, elle était ce qu’on appelait alors un «pays d’états», c’est-à-dire une région où les états provinciaux subsistaient et disposaient d’une certaine autonomie en matière fiscale, par opposition aux simples «pays d’élections» où les intendants du roi étaient tout-puissants.

Dans une certaine fourchette, les Bretons pouvaient discuter le montant des impôts directs et indirects. Ils jouissaient de cet avantage avec les habitants de rares pays d’états ayant survécu à l’absolutisme centralisateur des Bourbons, comme le Languedoc, la Provence ou la Bourgogne. Ils étaient donc des privilégiés par rapport aux autres sujets du roi. On peut, dès lors, s’étonner que ce soit dans cette région de Bretagne que la révolte ait été la plus vive et la plus sanglante.

Seigneurs et paysans

En réalité, cette «émotion» populaire – comme on disait alors – puise sa source dans une conjonction d’événements qui permettent d’expliquer cette «montée aux extrêmes». Le contexte économique était morose: après avoir été assez riche, la Bretagne connaissait, en ce milieu du XVIIe siècle, une période de stagnation économique. En outre ses habitants avaient peur: les navires hollandais ennemis sillonnaient le long des côtes bretonnes pendant que les armées du roi semblaient surtout concentrées sur les frontières du nord et de l’est. 

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Les Bretons se sentaient – déjà! – délaissés par le pouvoir central

Les Bretons se sentaient – déjà! – délaissés par le pouvoir central. En Basse-Bretagne, dans l’actuel Finistère, la révolte prit surtout une tonalité antiseigneuriale. Dans cette région, la tension était depuis longtemps très vive entre seigneurs et paysans. Selon le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, les seigneurs de ces contrées reculées traitaient «rudement» leurs gens, abusant notamment, écrit le duc à Colbert, de la corvée. Les paysans profitèrent de la nouvelle taxe pour se révolter. Ils prirent le nom de torreben («casse-tête» en breton) ou de «Bonnets rouges», ou bleus, de la couleur habituelle des coiffes paysannes. L’un des meneurs de la fronde, Sébastien Le Balp, était né tout près de Carhaix, dont le maire actuel Christian Troadec est à l’origine du mouvement contre l’écotaxe.

De nombreux châteaux furent pillés ou incendiés. Un père jésuite évoque «les mille inhumanités» commises contre les seigneurs. Le mouvement gagna du terrain. Dans une lettre célèbre, abondamment commentée par Tocqueville – car elle démontre, selon ce dernier, la profonde différence entre la sensibilité aristocratique et la sensibilité démocratique -, Mme de Sévigné s’alarme: «Il y a 500 à 600 Bonnets bleus en Basse-Bretagne qui auraient bien besoin d’être pendus pour leur apprendre à parler.» Les révoltés imposèrent aux gentilshommes et aux curés l’engagement de ne plus exiger «ni rentes, ni dîmes sur eux».

ob_eac78ded2ccb4e3e4b6da2ad12ed0318_chouan-pays-de-vitr On rédigea un Code paysan fort audacieux qui fut retrouvé au XIXe siècle par Arthur de La Borderie, l’érudit à qui l’on doit le récit le plus fourni sur cette révolte paysanne. Les seigneurs durent souvent se réfugier en ville. Et, oubliant leur antique hostilité à la Cour, ils implorèrent le roi de réagir vivement. Louis XIV envoya l’armée pour réprimer cette émeute. Les paysans furent traqués et pendus, les côtes gardées pour empêcher les fuyards de se réfugier dans les îles bretonnes. Il y eut même quelques exactions, notées par Mme de Sévigné: elle évoque le cas d’un enfant cuit à la broche par des soldats!

 Cette révolte des « torreben » fut une des dernières grandes «émotions» populaires, avant la période pré révolutionnaire de 1788-1789

La justice royale fut sans concession. Toutefois, les historiens hésitent sur le nombre de condamnés à mort. Pour Jean Nicolas, spécialiste de la rébellion française, «la répression fut terrifiante». Selon d’autres, elle fut plutôt «mesurée». La France monarchique n’était pas l’aristocratique Angleterre, où les révoltes populaires étaient réprimées impitoyablement dans le sang. On recensa quelques pendaisons, des exécutions sur la roue et des peines de galère. Le roi fit preuve cependant d’une certaine mansuétude en accordant très vite une amnistie générale en 1676.

Les événements laissèrent néanmoins des traces profondes dans l’imaginaire populaire. Cette révolte des torreben fut une des dernières grandes «émotions» populaires, avant la période prérévolutionnaire de 1788-1789. Faut-il penser, comme le soutint l’historien marxiste Boris Porchnev dans les années 1970, que cette révolte de 1675 annonçait déjà la révolution de 1789? C’est aller un peu vite en besogne. Les interprétations divergent. Indéniablement, la révolte des Bonnets rouges peut s’interpréter comme une révolte antiféodale et anti-absolutiste. Mais elle est d’abord et avant tout, comme le dit Roland Mousnier, une révolte antifiscale, dirigée contre l’archaïsme du système seigneurial breton.

D’autres régions en connurent au cours du XVIIe siècle: la révolte des Croquants de Quercy ou celle des Nu-Pieds de Normandie. Il est hasardeux de vouloir faire un lien direct avec la révolution de 1789. Car une véritable révolution suppose un substrat intellectuel particulier qui faisait défaut dans la France du Grand Siècle. Toutefois, on se rendra compte sous la Terreur que les régions «bleues», c’est-à-dire républicaines, correspondaient en Bretagne à celles des révoltes de 1675. De simples «émotions» populaires peuvent parfois être le sillon de révolutions plus profondes…

 Pour en savoir plus

« La Révolte des Bonnets rouges en pays bigouden » par Serge Duigou, Ressac, Quimper (1989). « Les Révoltes bretonnes de 1675 » par Yvon Garlan et Claude Nières, Sociales, Paris (1975). « Les Bonnets rouges » par Charles Le Goffic, éditions La Découvrance (2001). « La Révolte du papier timbré ou des Bonnets rouges » par Jean Lemoine (1898). « Sang bleu et Bonnets rouges – Le meurtre du marquis de Montgaillard » par Claude Péridy, éditions Keltia Graphic, Spézet (2007). « Le tocsin des Bonnets rouges enflamme le Poher » par Erwan Chartier.« Les Bonnets rouges » par Arthur de la Borderie et Boris Porchnev, Paris, 1975.« La révolte des bonnets rouges. De l’histoire à la mémoire » par Alain Croix, in Ar Men (Nº 131, novembre-décembre 2002).« Les révoltes bretonnes – Rébellions urbaines et rurales au XVII e siècle « par par Yvon Garlan et Claude Nières. « La révolte dite du papier timbré », par Jean Lemoine (Toulouse, 2004)

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